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UNE TERRE OÙ COULENT
LE LAIT ET LE MIEL.
1. L´expérience de foi, expérience d´exode, n´est pas le propre de la vertigineuse solitude du désert (Deut 32,10), elle conduit au-contraire vers une terre où rien ne manque de ce dont on peut avoir besoin (Jug 18,10), une terre où coulent le lait et le miel (Ex 3,8). Ils savent bien ce que cela signifie, ceux qui, pour des raisons politiques, raciales, économiques, culturelles ou religieuses, se voient dans l´obligation d´abandonner leur pays pour une terre étrangère, sans amis, sans connaître la langue et sans savoir où aller, peut-être avec des papiers d´identité insuffisants, et une information incomplète sur les coutumes du pays où ils arrivent. 2. Ils sont nombreux, ceux qui souffrent du déracinement et du déchirement que supposent l´émigration, l´éloignement, l´exil. On estime qu´actuellement, dans notre monde, il y a 28 millions de réfugiés. Ils sont nombreux, ceux qui se voient obligés à faire leurs valises: Moi, ma valise est préparée. Une grande valise en bois. Celle que mon grand-père avait emportée à La Havane; celle que mon père avait emportée au Venézuela. Elle est préparée: quatre photos, une écuelle blanche, un panier... Elle est déjà fermée, et, pour en faire le tour, un fil d´agave. Elle sert à tout: de banc pour voyager sur le pont, de table, et, si vous insistez, elle servira de cercueil pour m´enterrer (Pedro Lezcano). 3. Cependant, faire sa valise n´est pas toujours mauvais. A l´exil, qui est, en quelque sorte, une espèce de mort, correspond toujours un asile, qui, d´une certaine manière, est la vie. Abandonner son propre pays peut supposer une libération et la découverte d´un nouvel horizon. L´histoire d´Abraham commence quand il quitte son pays: Quitte ton pays, ta patrie, et la maison de ton père pour la terre que je te montrerai. De toi je ferai un grand peuple, et je te bénirai...Par toi seront bénies toutes les familles de la terre (Gn 12, 1-3). Fidèle à l´appel de Dieu, Abraham quitte son pays, symbole de l´humanité dispersée, pour aller vers un autre pays dans lequel l´humanité a un avenir.
4. Il y a de cela plus de 3.500 ans, un groupe relativement important de sémites (hébreux ou habirous), fut obligé de quitter son pays pour partir à la recherche de sa subsistance; c´est, à l´époque, l´Egypte qui en disposait. Ces hommes trouvèrent leur subsistance, mais ils trouvèrent aussi l´esclavage, aussi bien social que religieux. Les enfants d´un Dieu qui les faisait se sentir libres à la face de la terre se trouvèrent dans l´obligation d´incliner la tête devant les nouveaux maîtres du pouvoir et de l´argent.
5. Dans tous les foyers d´Israël, on entendait une clameur qui montait vers le ciel. Lutter ouvertement contre l´Egypte aurait été impossible. Mais il existait une autre issue: s´échapper tous ensemble, affronter les risques des longues étapes dans le désert, partir ainsi à la recherche de la liberté. Dans le fond de ces événements, ces hommes reconnurent la présence de Dieu. Le Dieu d´Abraham, d´Isaac, de Jacob, le Dieu de l´Alliance est aussi le Dieu de l´Exode. Dieu était avec eux, il les accompagnait dans cette aventure de la liberté. 6. Malgré les risques économiques que cela supposait, malgré l´insécurité du désert et de la police impériale, en une nuit mémorable, les esclaves d´Egypte se mirent en route. Conformément à leurs craintes, les étapes furent difficiles: les soldats égyptiens, la mer, le désert, ... tout paraissait se liguer contre eux. Mais Dieu fut plus fort que toutes leurs craintes: Je chanterai por le Seigneur, sublime est sa victoire…Ma force et ma puissance, c´est le Seigneur; c´est lui qui fut mon salut(Ex 15). 7. Dans l´expérience biblique, Dieu protège l´étranger, il écoute son cri comme il a écouté le cri des Hébreux. C´est pour cette raison qu´il est dit dans l´Exode: Tu n´opprimeras ni n´infligeras d´humilliation à l´étranger, parce que étrangers vous étiez en Egypte (Ex 15). Il est dit dans le psaume 146: le Seigneur protège l´étranger. 8. Comme l´indique l´Evangile, c´est en étranger que le Christ naît à Bethléem, sans avoir de toit: il n´y avait pas de place (Lc 2,7). Il naît dans une famille de réfugiés à proprement parler, puisqu´il fuit d´abord en Egypte, pour se protéger de la persécution d´Hérode (Mt 2,13-15), puis par la suite en Galilée, à Nazareth, sous le règne d´Archélaos (Mt 2,22-23). Dans le passage du jujement final de Jésus, il apparaît comme un étranger accueilli puis rejeté (Mt 25, 35 et 43). Saint Pierre exhorte les chrétiens à vivre comme des étrangers venus d´ailleurs dans ce monde (1 Pe 2, 11). Saint Jean subit l´exil dans l´île de Patmos pour la cause de la Parole (Ap 1,9), et il attend un ciel nouveau et une terre nouvelle (21,1). 9. Penchons-nous sur quelques leçons que nous donne l´histoire. A la fin du XIIIº siècle, la ville de Florence était divisée entre partisans du Pape, et partisans de l´Empereur. Dante Alighieri était partisan du Pape, mais du clan des “blancs”, qui étaient plus modérés que les “noirs”. En l´an 1300, il fut élu Prieur de la République. Et quand les français entrent dans Florence avec l´appui des “noirs”, Dante commence un exil qui durera jusqu´à sa mort (Ravenne, 1321). Or, dans le neuvième cercle de la Divine Comédie, réservé aux âmes damnées, Dante situe les traîtres, et en particulier, ceux qui trahissent le devoir d´asile. 10. En 1492, prend fin la reconquête espagnole des territoires que les arabes ont occupés dans la Péninsule pendant près de sept siècles. Les rois catholiques,(sur un mode fort peu chrétien), décrètent l´expulsion des juifs et des arabes. Des villages entiers se voient dans l´obligation d´émigrer. Les arabes se dirigent particulièement vers l´Afrique du Nord, tandis que les juifs s´évadent vers l´Europe. 11. Dernier dimanche de septembre 1992, journée de l´émigration. Les journaux annoncent la mort de 30 émigrés qui avaient tenté de traverser le Détroit de Gibraltar sur des radeaux. Les lectures qui sont lues aujourd´hui dans toutes les églises impressionnent: les lieux sacrés (Sion, Garizim) ne vous seront d´aucun salut si vous ne souffrez pas des désastres de Joseph (Am 6,1-7); le Seigneur donne du pain à ceux qui ont faim, il protège celui qui vient d´ailleurs (Ps 146); Lazare, dans sa pauvreté, était allongé devant sa porte, couvert de plaies, et il avait envie de se rassasier de ce qui tombait de la table du riche, mais personne ne le lui donnait (Lc 16,19-31). Des émigrés venus de toute l´Afrique tentent de s´approcher de la table de la riche Europe. Ils cherchent un peu de pain et d´amitié: que pouvons-nous faire? 12. Dans l´Evangile, l´aspiration à posséder une terre est relativisée, elle passe au second plan. Le premier consiste à chercher le Royaume de Dieu et sa justice, le reste vient par surcroît (Mt 6,33; cf. Deut 8,11). Le Royaume de Dieu est d´ores et déjà présent dans le monde et, de façon spéciale, dans la communauté des disciples. Le Royaume n´arrive pas par les voies du pouvoir et de la justice: Bienheureux les non-violents, parce qu´ils possèderont la terre (Mt 5,4). Plus encore, il y a ceux qui renoncent à des champs (Mc 19,29 et suivants), ceux qui abandonnent tout pour la cause du Christ. Ils recevront beaucoup, le centuple: maintenant, dans le moment présent, maisons, frères, soeurs, mères, enfants, propriétés, avec des persécutions; et dans le monde à venir, la vie éternelle (Mc 10, 29-31). 13. Tous les biens qui sont cause de séparation entre les hommes et de profonde inégalité entre les peuples (pétrole, charbon, or, sucre, café, textiles, équipements en machines), peuvent se convertir en moyen de communion, de solidarité, de fraternité (Ac 4, 32). Il ne s´agit pas de vivre dans l´étroitesse pour que les autres vivent dans l´abondance (2 Co 8,13). Il s´agit que personne ne soit dans le besoin. |